PROJET EME : TENTATIVE DE TRANSMISSION D'IMAGE
Intention initiale
Le projet part d’un geste simple et presque naïf : envoyer une image vers la Lune et attendre son retour.
Mais ce geste n’est que le point de départ. Ce qui m’intéresse est ce qu’on fait de ce retour. L’image revient marquée par des phénomènes physiques précis et documentés : la rotondité de la surface lunaire déforme la géométrie du signal, le régolithe diffuse l’onde de façon non uniforme, l’effet Doppler — produit par la composante radiale de la vitesse de la Lune par rapport à la Terre, jusqu’à ~1 km/s selon la géométrie orbitale — introduit un décalage de fréquence qui étire ou comprime certaines zones de l’image. À cela s’ajoutent l’atténuation considérable du signal sur 770 000 kilomètres aller-retour, et le bruit thermique et radio qui pollue le retour. Ces altérations sont réelles, physiques, mesurables. Elles sont le matériau.
Mon travail est de les recevoir, les amplifier, les interpréter — non pour les embellir, mais pour pousser ce qu’elles suggèrent. L’image finale est le résultat de deux voyages superposés : un aller-retour sur la Lune, un autre dans mon univers mental. Il faut penser cette transformation comme une stratification, pas comme un effet.
Deux voyages. Deux couches. Deux types de traces.
La Lune est proche, visible, familière. Pourtant elle demeure hors d’atteinte. Elle concentre des projections symboliques, affectives, imaginaires. Envoyer une image vers elle, c’est engager un geste d’adresse : un contact, une tentative de relation. Ce qui revient n’est pas identique à ce qui a été envoyé. L’altération devient la trace d’un échange.
Je ne cherche pas à montrer une prouesse, mais à rendre sensible cette idée : qu’une image puisse être modifiée non par la main, mais par la distance.
Protocole technique
L’image est transmise par SSTV (Slow Scan Television) : chaque valeur de gris est convertie en une fréquence audio, elle-même modulée sur le signal radio émis vers la Lune. Les valeurs exactes dépendent du mode utilisé — par exemple, en mode Robot 36 ou Martin M1, la plage s’étend approximativement de 1500 à 2300 Hz.
– 1/ Encodage de chaque pixel sur une fréquence. À titre indicatif :
- noir → ~1500 Hz
- gris → ~1900 Hz
- blanc → ~2300 Hz
– 2/ Les pixels sont transmis ligne par ligne. L’image est une onde variant de façon continue — non par paquets, mais comme un glissement progressif de fréquence en fréquence. C’est cette continuité qui rend le signal sensible : les perturbations durables (Doppler, atténuation progressive) s’inscrivent sur toute la longueur d’une ligne, tandis que les pertes ponctuelles effacent des zones plus courtes.
– 3/ L’onde rebondit sur la Lune et revient très atténuée. La surface lunaire n’est pas un miroir :
Rotondité → déformation géométrique du front d’onde
Régolithe → diffusion diffuse et non uniforme du signal
Composante radiale de la vitesse Lune/Terre (jusqu’à ~1 km/s selon la géométrie orbitale) → décalage Doppler, étirement fréquentiel
Rayonnement thermique et radio → pollution du signal de retour
Chacun de ces phénomènes produit une altération d’un type différent — déformation, perte, décalage, bruit. Ce sont ces quatre registres que le travail plastique cherche à isoler, amplifier et restituer séparément dans la série finale.
– 4/ Le signal est récupéré, fortement affaibli, puis ré-encodé en niveaux de gris. La perte est considérable. Le retour brut est visuellement pauvre : bruit en lignes, décalages, zones effacées.
C’est précisément cette pauvreté qui est le point de départ du travail. Non un défaut à corriger, mais une matière à interpréter.
L'image et sa transformation
Je n’interviens pas sur l’image avant l’envoi.
Je confie.
L’image part légèrement douce — sans contraste forcé, sans « amélioration ». Ce qui m’intéresse n’est pas le spectaculaire du « avant / après », mais la qualité sensible du retour. Je cherche une altération légère : une image presque intacte, simplement poudrée, comme si une poussière fine s’était déposée sur sa surface. Une variation subtile de densité, une infime ondulation, un grain minéral évoquant les reliefs, la rotondité, la distance parcourue.
La transmission EME ne produit pas spontanément des images « poétiques ». Elle produit des altérations pauvres et répétitives : bruit en lignes, pertes, décalages. C’est le point de départ, pas le résultat.
Je ne veux pas faire une démonstration.
Je ne veux pas faire un dispositif explicatif.
Je veux faire des images.
Le travail se déroule donc en deux temps : recevoir le retour brut, puis le retravailler — non pour l’embellir, mais pour pousser ce qu’il suggère. La série finale comprend cinq images représentant les états successifs du voyage :
- Image 1 : celle qui part
- Image 2 : le retour brut, tel que reçu
- Image 3 : dépôt — poussière lunaire, diffusion par le régolithe
- Image 4 : perturbations — pertes dans le trajet, déformation par la rotondité
- Image 5 : dérive — décalage Doppler lié aux vitesses relatives des deux astres
Chaque altération est traitée séparément, amplifiée, interprétée. L’image finale doit encore contenir une trace crédible du voyage.
Pas un effet lunaire décoratif.
Pas une métaphore visible.
Une trace.
Une phrase suffit, posée à côté des images :
« Cette image a été transmise vers la Lune par rebond radio.
Elle en est revenue. »
À partir de là, le spectateur regarde autrement. Il cherche la trace. Il cherche la distance. Il projette.
Ce que la technique produit seule
Ces deux images montrent une transmission EME / SSTV réelle, réalisée par Nando Pellegrini (PI9CAM). L’image envoyée est l’empreinte d’Armstrong sur la Lune. Le retour fait apparaître les altérations caractéristiques du protocole : bruit en lignes horizontales, pertes ponctuelles de signal, légère compression tonale. Ces dégradations sont physiquement cohérentes — elles correspondent à ce qu’on attend d’un signal très atténué sur 770 000 km aller-retour. Mais elles restent visuellement pauvres et répétitives : le protocole technique, livré à lui-même, ne produit pas d’image sensible. C’est à partir de là que le travail artistique commence.
Crédit image : Nando Pellegrini
Scénario de repli
Si l’expérience réelle s’avère impossible, le protocole demeure. Je reconstruirai cette transmission à partir de simulations, en travaillant les images selon des paramètres inspirés des contraintes radio (bruit, pertes, décalages, affaiblissements). Cette reconstruction ne serait pas un substitut, mais une autre forme d’expérience : une fiction technique documentée, située à la frontière du vrai et du plausible.
Cette reconstruction ne cherche pas à simuler artificiellement une transmission lunaire, mais à travailler à partir des données recueillies : descriptions du protocole, contraintes techniques, types de bruit attendus, limitations identifiées. Les images produites sont alors issues d’un protocole informé, dérivé de l’expérience empêchée.
L’échec éventuel n’est pas un manque. C’est un résultat.
Au 27 Mars 2026, je n’ai pas eu de réponses positives des différents radio-amateurs ou associations. Peut-être provisoirement, je dirige le projet vers la solution de repli.
J’ai donc conçu un simulateur que vous pouvez utiliser ICI.
Une extension interactive
Le projet ouvre sur une perspective complémentaire, encore en développement.
Une application permettrait à chaque visiteur de soumettre sa propre image et de choisir une date — n’importe laquelle, passée ou future. L’application calculerait les paramètres orbitaux réels de ce jour-là : distance Terre-Lune, vitesse radiale, angle d’élévation. Elle appliquerait les dégradations physiquement correspondantes et restituerait l’image telle qu’elle serait revenue de la Lune ce jour précis.
Chaque image produite serait unique, horodatée, liée à un moment astronomique réel.
La question posée ne serait plus seulement ce que la distance fait à une image, mais ce que ce moment précis de la relation Terre-Lune fait à cette image-là. Chaque date a sa signature orbitale. Chaque retour serait le portrait d’un instant.
Exposition
5 images sur un même mur :
Image de départ
Image de retour brute
Puis, trois images interprétées par l’artiste :
Image 1
perturbation forte
diffraction faible
Doppler faible
Image 2
perturbation faible
diffraction forte
Doppler moyen
Image 3
perturbation moyenne
diffraction moyenne
Doppler forte
Les cinq photos sont alignées. Sous elles, sur le mur, un ruban de 2 ou 3 mètres avec le spectrogramme logarithmique du signal.
Dans l’espace d’exposition est diffusé en boucle le fichier du signal lu comme un fichier audio.
Structure de la boucle :
Structure de la boucle :
2 secondes de silence
2 secondes signal aller
2,6 secondes de silence (temps d’aller-retour de l’onde)
2,5 secondes signal retourné