SUIVI DU PROJET / CARNET DE NOTES

Je ne pars pas d’un message clair.
Je pars d’un malaise.

Je produis des objets qui ressemblent à des preuves : des vertèbres, des fragments fossiles, des plaques qui évoquent des coupes géologiques. On pourrait croire qu’ils documentent quelque chose. En réalité, ils ne documentent rien de vérifiable.

Ce qui m’intéresse, c’est précisément ce moment où le regard bascule : quand on hésite entre « c’est naturel » et « quelque chose cloche ».
Est-ce une trace de mouvement des terrains ? Une malformation ? Une erreur de croissance ? Un montage trop propre pour être honnête ?

Je ne cherche pas à trancher.

La photographie intervient là-dessus comme une opération de fixation. Elle donne à ces objets un statut qu’ils n’ont pas vraiment. Elle les rend sérieux. Regardables. Presque incontestables. Comme si l’image suffisait à faire archive.

Les cartels accentuent encore ce glissement. Ils adoptent le ton du relevé, de l’inventaire, du protocole. Mais ils restent volontairement lacunaires. Ils rassurent sans expliquer.

Ce travail n’est pas une fiction, mais ce n’est pas non plus un document. C’est un entre-deux instable.
Une tentative pour montrer que toute archive est déjà une interprétation, et que toute observation élimine d’autres versions possibles du réel.

Fossile caudal poisson

Archive 07-F
Segment caudal — enregistrement double

Structures osseuses : fixation fossile
Arêtes : cristallisation non synchrone

Substrat sédimentaire composite
Régimes de conservation concurrents

Datation : indéterminée
État : partiellement superposé

Ce cartel sera photographié à côté de l’échantillon, il ne sera pas sur le mur à côté de la photographie.

Chaine vertébrale 5 unités

ARCHIVE OST-D/17

Ensemble vertébral partiel
Segment axial discontinu — 5 unités

Datation estimée :
Strates non concordantes

État de conservation :
Minéralisation hétérogène
Continuité anatomique probable

Observation :
Les unités présentent une cohérence morphologique malgré des régimes de fossilisation divergents.
La séquence observée pourrait correspondre à plusieurs trajectoires de croissance superposées dans un même volume sédimentaire.

Les vertèbres sur leur support, patinées, cirées.

Il ne reste qu’à faire un petit support en bois à la manière des présentoirs de musée.

Pour obtenir la patine : 
– passage au gris étain (pigment non dilué) sur plâtre humide mais pris
– puis, pose d’une couche de mélange pigment ocre jaune dilué dans une gomme arabique légère.
– enfin, séchage 48 h, puis deux couches de cire saponifiée, séchage et huile de coude pour faire un rendu satiné.

Pour faire les trous, il fallait aligner les pièces, puis collage à la colle chaude discrète.

Echec !

Je voulais faire un relevé d’empreintes divergentes, mais…

Le processus :

– fabrication d’un coffrage pour la coulée du plâtre.
– tapissage du fond avec de l’argile pour représenter le sol dans lequel apparaissent les empreintes.
– fabrication des petites pattes en filament 3D
– Coulage du plâtre.

Au moment de démouler, je n’obtiens qu’un puzzle. Et oui ! Il faut huiler l’argile pour que le plâtre n’adhère pas à celle-ci. À refaire !

Je l’aurais refait de toute façon, les pattes ne me plaisent pas.

Toutes les maquettes sont faites, je commence à faire les premiers essais de prise de vue.

Trop muséal, je perds mon sujet. On dirait des packs shots. 

Mon discours est la bifurcation, la déstabilisation du regard. Le visiteur doit ce poser la question : « qu’est-ce que je regarde ? Ah ! des fossiles » mais de plus près : « Est-ce que ce sont des vrais fossiles » il doit y voir deux états possibles, mais contradictoires. Et là, non. On n’y est pas.

De plus, les photos sont trop modernes, pas assez dérangeantes. Je navigue entre plusieurs niveaux d’image : Le portrait d’objet, joli, tendre et le pack shot froid, documentaire avec une pointe de photographie d’archive de musée.

Pour casser ce côté rassurant (on sait ce qu’on regarde) je vais essayer le noir et blanc.

Dans cette seconde partie, l’image cesse de documenter. Les formes se dédoublent, se brouillent, se superposent ; la netteté se déplace, le point se perd. Ce qui était présenté comme preuve devient surface, matière, presque peau.
Ces images n’analysent plus l’objet fossile : elles en éprouvent l’instabilité. Elles interrogent ce moment où l’archive bascule, où l’image ne garantit plus le savoir mais expose ses limites — entre apparition, disparition et indéfinition.

Plusieurs angles de présentation des objets de manière muséale.

Il faut garder l’ambiguïté… La solution ? Peut-être de jouer sur la profondeur de champ, garder les fiches porteuses de la validation scientifique et laisser les objets flous.

La feuille ne fonctionne pas, trop amenée, trop kitch. 
La feuille « muséale » fonctionne conceptuellement — elle est claire, lisible, cohérente avec l’archive fictive — mais plastiquement elle est plus faible que les vertèbres ou le poisson. Elle est trop correcte. Trop attendue. Elle ressemble à ce qu’on imagine qu’un fossile de feuille doit être.

Ce n’est pas un échec, mais elle ne crée pas de trouble.

La feuille avec ses nervures m’a fait penser à un réseau. Le 4e fossile doit interroger la « communication », le réseau. Je pense à des filaments mycorhizes, ou racinaires, mais je ne sais pas où placer l’ambiguïté.
Le quatrième fossile pourrait interroger la circulation invisible. L’intrication se situe dans la forme du réseau.

On a deux réseaux superposés :

  • un réseau principal cohérent

  • un second réseau légèrement décalé, presque parasite

Comme si deux systèmes d’organisation s’étaient fossilisés en même temps.